Pierre
Desbordes
1948-1975
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crée le 9/06/2006
« C’est
inutile. Tout ceci est mort en moi.
- Mais tu as juste cinquante ans ! A notre époque on n’est pas vieux, à
cinquante ans ! Tu pourrais songer à refaire ta vie et…»
Marie secoua la tête avec une lente obstination.
« C’est inutile je te dis. Le feu ne brûle plus en moi. Comme une cheminée en ruine dans un château oublié. Excuse-moi, il faut que j’y aille.»
Elle tourna le dos à son amie et entreprit de grimper la côte, comme tous les jours. Elle ne se pressait pas mais ne traînait pas non plus. On était samedi aujourd’hui. Elle avait de l’ouvrage.
Tout en marchant dans les rues du village, elle regardait le bouquet, amoureusement préparé plus tôt dans la matinée. Des roses rouges, ses préférées. Avec des branches de thuyas, pour faire la verdure. Bientôt il y aurait des grandes marguerites au jardin, puis des glaïeuls. Si le temps était doux, les rosiers fleuriraient jusqu’à la Toussaint. Après il faudrait passer chez la fleuriste.
Elle dégrafa son manteau noir. Il la serrait un peu maintenant mais elle n’imaginait pas porter autre chose. Comme sa jupe grise, droite et stricte et son pull de la même couleur. Lorsqu’il ferait plus chaud, elle le remplacerait par un chemisier blanc. Elle salua de la tête une voisine qui descendait, une baguette de pain sous le bras et un sac de croissants à la main. Quatre, comme tous les samedis. Un pour chacun de ses petits-enfants.
Le cœur de Marie se serra et des larmes montèrent à ses yeux en permanence bordés de rouge. Pierre était parti tellement tôt ! Elle accéléra le pas. Il lui tardait d’y être.
Elle sourit pour elle-même lorsqu’elle franchit les grilles du cimetière et murmura un « bonjour ! » qui fit s’envoler quelques moineaux. A cette heure de la journée, elle était seule entre les tombes. C’était son moment préféré. Elle se dirigea vers la cabane à outils en s’essuyant les yeux. Elle avait obtenu du garde-champêtre l’autorisation d’y stocker son petit matériel. Un seau, un balai-brosse, quelques ustensiles de jardin, de l’engrais.
« Bonjour mon chéri ! Tu vas bien depuis hier ? »
Elle sourit à la pierre tombale et plissa un peu les yeux. Le marbre en était d’un blanc tellement éclatant qu’il resplendissait au soleil. Elle lança un baiser à la photo dans son cadre enchâssé dans la pierre. Les traits étaient devenus flous avec le temps. Puis elle se mit au travail. Le samedi était le jour du grand ménage hebdomadaire. Elle enleva les jardinières de la tombe et entreprit de laver la pierre avec de l’eau javellisée.
« J’ai vu Patrick, hier, dit-elle tout en travaillant, ses jambes le font souffrir. Et il a beaucoup de mal avec Pierrette, sa dernière. »
Patrick était le beau-frère de Marie. Tout en frottant elle ne put s’empêcher de songer aux visites que Patrick lui avait faites, un an après la mort de Pierre. Il voulait la sortir, disait-il, tu parles ! Profiter d’une veuve ! Elle en avait été outrée et l’avait éconduit prestement. Ce ne sont pas des manières ! Puis il s’était marié avec Jeanne, la sœur jumelle de Marie. Ils s’étaient réconciliés. Ils se voyaient de temps en temps. Elle était même la marraine d’un de ses enfants.
« Et bien dis-donc, ça en avait besoin ! » dit-elle avec satisfaction en regardant l’eau s’enfoncer dans la terre emportant avec elle les poussières de la semaine écoulée, quelques brindilles et une crotte de pigeon.
Il commençait à faire chaud. Elle ôta son manteau et le posa sur les cailloux de l’allée, à quelque distance de la tombe. Elle attendit que l’eau s’égoutte un peu en regardant les alignées de tombes silencieuses. Elle essuya le cadre et s’occupa de débarrasser les jardinières des fleurs fanées.
« A midi, j’ai fait du ragoût de mouton. Avec beaucoup de carottes, comme tu l’aimes. Et puis une tarte aux fraises. J’en ai trouvé de très belles au marché. C’est étonnant d’ailleurs, si tôt dans la saison. »
Elle remit en place les pots de fleurs, veillant à les disposer différemment de la veille puis elle remonta chercher de l’eau propre. Ses chaussures à talons plat crissaient sur les graviers. Lorsque son bouquet fut en place, au centre exact de la pierre, elle alla prendre un râteau pour égaliser les graviers autour de la tombe. Elle rectifia une dernière fois la position des fleurs dans le vase.
« Au courrier, il y avait une carte de ma cousine Elisabeth, qui est en Irlande. Et encore des publicités pour des fenêtres. Je vais finir par croire qu’il faut vraiment que je pense à les changer… Il paraît que le petit Philippe sort avec Sylvie, la fille du boucher…. »
Elle continua dans cette veine là jusqu’à ce que deux silhouettes se profilent en haut de la côte. Elle se hâta d’enfiler son manteau et quitta le cimetière. Elle pensait que les deux personnes allaient se diriger dans sa direction mais ils ne bougeaient pas. Lorsqu’elle fut plus près elle s’aperçut qu’il s’agissait de deux hommes, l’un assez jeune, dans les trente ans et l’autre aux cheveux gris. Avec un gros ventre qui tendait une chemise à carreaux. Le jeune était Philippe le fils du Maire. D’après ce que Marie entendit de ses paroles, il racontait à son compagnon que le village avait abrité un campement de l’armée romaine deux mille ans plus tôt. On en avait retrouvé les restes l’année précédente, plus haut sur la colline que l’on voyait de la route puis s’interrompit au moment où Marie arriva à leur hauteur.
« Bonjour
Marie,
- Bonjour Philippe, elle inclina la tête en
direction de l’homme aux cheveux gris, monsieur…
- André, mon oncle. Celui qui vit dans le sud, »
dit Philippe.
Nouvelle inclinaison de tête.
L’homme lui fit un sourire galant.
« Madame Marie. Quelle belle journée,
n’est-ce pas ?
- Oui. Excusez-moi, j’ai du travail. »
Elle partit à pas pressés, les épaules raides. Qu’est ce que c’est que cette façon de s’adresser aux gens ? Décidément, le Maire ferait bien de s’occuper de l’éducation de son rejeton ! Même s’il avait trente ans, Philippe n’était qu’un malappris et son oncle ne valait pas mieux. Quelle famille. Mon Dieu quelle famille et dire que c’est ça qui présidait au destin du village…
« Qu’est-ce
que je lui ai fait ? » demanda André.
Philippe sourit en entraînant son oncle le long de la route, dans la direction
opposée à celle qu’avait prise Marie.
« Laisse tomber. Elle est veuve. Maman dit que ça lui tape sur le système
par moment. »
André
considéra un moment la silhouette qui s’éloignait, la taille fine, les
cheveux courts, d’un blond un peu cuivré.
« Elle est jolie, ta veuve.
- Elle n’est pas pour toi. »
Le
visage d’André s’assombrit.
« Je vois, Son veuvage est récent. »
Philippe secoua la tête. Presque tout le monde
avait oublié cette histoire. Lui aussi l’aurait oubliée si elle n’avait
commencé avec sa propre vie.
« Non.
Ca date du jour où je suis né. »
André écarquilla les yeux.
« Trente ans ! Il y a trente ans que
cette femme est veuve. Elle n’était qu’une enfant !»
Philippe opina.
« Et depuis trente ans elle vient ici tous les
jours. »
André
siffla longuement entre ses dents.
« Elle devait l’aimer son mari, dis donc !
- Ce n’était pas son mari. En fait elle
n’a jamais entendu le son de sa voix, ni personne ici d’ailleurs.»
Philippe se pencha plus près. Il craignait que Marie ne l’entende. A force de vivre dans le silence, elle avait l’oreille fine.
« Alors qu’elle se promenait, Marie a découvert un corps dans un fossé, le jour où je suis né. Papa était furieux parce que cette histoire l’a empêché d’être auprès de Maman lors de l’accouchement. On a su l’identité du mort juste parce qu’il avait un permis de conduire sale dans une poche. C’était un vagabond qui n’avait plus de famille. Marie a pris tous les frais des obsèques à sa charge.»